VIOLENCES SUR LES FEMMES AU NIGER : Ces malheurs dans le ménage dont personne ne parle

En milieu rural comme en milieu urbain, dans les sphères de la vie publique ou de la vie privée, les femmes subissent diverses formes de violences avec tout ce que cela implique sur le plans moral, physique et économique. Cependant, peu des cas des violences faites aux femmes finissent devant la justice dans ce pays où sont fréquents les divorces et les mariages précoces.

 

«Bâtir, avec tous les acteurs, une société, sans discrimination. Une société où les hommes et les femmes, les filles et les garçons ont les mêmes chances de participer au développement et de jouir des bénéfices de la croissance». Le vœu peut paraître pieux. Mais pour Mme Traoré Salamatou présidente de l’Ong Dimol, il vaut toutes les batailles. Et si les violences faites aux femmes au Niger restent encore une préoccupation pour toutes les organisations engagées dans la lutte, des avancées sont enregistrées pour leur éradication. Elles sont cependant minimes et le plus dur reste à faire. A savoir le changement des mentalités au niveau social et économique.

Un document de l’Unicef souligne qu’en «seules 6,6% des femmes sont considérées comme actives contre 81,4% des hommes, en 1990» et la situation n’a sans doute pas changé en profondeur. Pas plus que pour la Fonction publique ou «sur 46.906 agents en 2005, seuls 10.390 étaient des femmes, soit 22,15%, contre 81,65 % d’hommes» (ANPE, 2005). «En milieu urbain, confie Mme Traoré Salamatou, les fonctions politiques et administratives les plus importantes sont réservées aux hommes. Aux femmes reviennent les fonctions qui sont le prolongement de leurs activités au sein du ménage. En milieu rural, les femmes travaillent environ 16 h par jour. Un labeur essentiellement consacré aux taches domestiques de préparation des repas, de corvée d’eau et de bois, de transformation de produits agricoles, etc.». On en parle peu, mais ces corvées domestiques dont la société fait le quotidien des femmes cache des formes de violence économique qui pèsent sur leurs épaules. Il y a pire cependant.

Selon l’enquête sur les violences basées sur le Genre (VBG) menée en 2010 par l’Institut National de Statistique (INS), les femmes sont surtout victimes de violences physiques (43%) ou sexuelles (28,3%), de violences culturelles avec les mariages précoces ou forcés (4 ,8%), de violences économiques avec le non accès à des propres ressources propres (6,6%) et de violences psychologiques (comme les insultes 17 ,1 %).

Les violences faites aux femmes témoignent ainsi d’une situation dans laquelle les excès semblent caricaturaux. Selon Mme Mariama Moussa, président de Femmes et enfants victimes de violence familiale (FEVVF), «le contexte du pays est plein d’exemples d’inégalités de genre, en ce qui concerne, entre autres, l’héritage, l’accès et le contrôle de la terre, le partage des risques et des bénéfices au sein des ménages, la surcharge du travail des femmes par rapport aux hommes, l’analphabétisme et l’accès limité pour les femmes à l’information et à la formation, le manque de participation effective des femmes et des ménages les plus vulnérables à la prise de décision». Ce qui montre que l’essentiel des violences se concentre dans les foyers, mais elles en débordent et s’expriment aussi dans l’espace public. Elles affectent les femmes mais n’épargnent pas non plus les enfants.

Selon FEVVF, «28% des  filles âgées de 20 sont mariées avant l’âge de 15 ans, alors que  76,3%  de celles âgées de 24 ans ont contracté le mariage avant l’âge de 18 ans». L’Ong ajoute : «La sous scolarisation et le problème de maintien de la jeune fille à l’école fait que dans l’enseignement secondaire, en 2014, le taux brut de scolarisation des filles était de 21,50 % et le taux d’achèvement est de seulement 10,9 %». Pour souligner encore : «Qu’il s’agisse des garçons ou des filles, le mariage précoce à de profondes conséquences, de profonds effets sur le plan physique, intellectuel, psychologique et émotionnel et met fin aux possibilités d’éducation et de connaissance individuelles».  

On ne compte plus les grossesses précoces et difficiles, avec pour conséquence de fistules, entre autres.

L’urgence dans la lutte contre les violences faites aux femmes est d’assurer aux jeunes filles un accès à l’éducation jusqu’au secondaire et au supérieur. C’est le meilleur moyen de leur éviter les mariages précoces et de garantir la connaissance de leurs droits. Tout aussi urgente est la nécessité d’améliorer la sensibilisation de la femme sur les droits et sur les procédures à suivre pour ester en justice.  Car au-delà de l’analphabétisme et de la méconnaissance de leurs droits, les pesanteurs socioculturelles sont vivaces pour empêcher la femme d’engager une procédure devant contre son conjoint devant la justice, ou même le voisin, le frère, ou encore les parents, face aux cas de mariages précoces, etc.

Il y a urgence sur la question des violences faites aux femmes et les autorités l’ont compris. Mais les mesures prises (lois, règlement) tardent à faire effet ou sont encore insuffisantes. Elles indiquent cependant une évolution positive. Notamment avec l’élaboration et l’adoption des documents de politiques et stratégies sectorielles comme la Politique nationale genre, ou l’adoption de la loi sur le quota. La Première Dame du Niger, présidente de la Fondation «Tatali Iyalli», précisait par ailleurs, à l’occasion d’un Forum avec ses paires de la CEDEAO, à Niamey, en octobre dernier, qu’«au même titre que les organisations de la société civile, nos fondations respectives font des plaidoyers auprès des chef d’Etat et de gouvernement pour les exhorter à prendre des mesures concrètes et efficaces visant l’élimination des violences faites aux femmes et aux filles, y compris la mise en place des structures de prévention et de prise en charge, allouer les ressources nécessaires  à la lutte contre les violences basées sur le genre, lutter contre les mutilations génitales féminines aux niveaux national, sous régional et International».

 

Des facteurs contraignants à la saisine du Juge

 

La chefferie traditionnelle et les leaders religieux, en tant que gardiens des coutumes et des mœurs, auraient pu élaborer des mécanismes de sanction morale et rendre tabous les actes de violences à l’égard de la femme. Car, par delà les préceptes religieux qu’on peut invoquer, les effets sur les santé physique et psychologique de la femme et de la fille ne peuvent aller avec les enseignement de l’Islam, religion majoritairement pratiquée au Niger, qui prône la tolérance et l’amour à l’endroit du «sexe faible». Membre de l’Association Nigérienne pour l’Appel et la Solidarité Islamiques (ANASI), M. Harouna Fodi souligne d’ailleurs : « La femme est la mère de l’homme, sa sœur, son épouse, sa fille, l’âme auprès de laquelle il goûte la paix et découvre le sens de la vie. A l’image de l’homme, la femme musulmane a le droit de vivre pleinement et proprement sa vie, d’apprendre, de s’approprier, d’exprimer son opinion, de choisir son conjoint, de prier et de s’élever au degré le plus haut de la spiritualité ».

A quoi le leader traditionnel, chef du quartier Maourey, M. Yayé Mamadou, répond : «Quand éclate une situation de conflit ou de violences en général et celles faites aux femmes en particulier, nous ne pouvons qu’exercer notre pouvoir de conciliation. Nous écoutons toutes les parties et essayons de les concilier pour préserver la paix et la cohésion sociale… De par la loi et les règlements de la République nous avons juste un pouvoir de conciliation». Il devrait donc y avoir un niveau juridictionnel plus décisif et plus contraignant. Mais un des cinq juges communaux de Niamey  souligne, sous anonymat : «  Nous enregistrons rarement des cas de violences faites aux femmes, surtout en milieu conjugal. Le peu des plaintes que nous recevons sont généralement introduites avec l’assistance des ONG ou sous la pression de l’entourage de la victime. Nous les examinons conformément aux règles et procédures en la matière. Cependant, je puis vous affirmer que pour beaucoup de couples, la victime ou sa famille demande tout simplement le divorce plutôt que de voir l’auteur d’actes de violence croupir en prison ».

Le travail des ONG est donc fondamental. Mais les moyens manquent, sans compter que l’environnement leur est souvent difficile en raison de milieux religieux hostiles aux principes de «libération de la femme et de la filles» qu’elles cherchent à promouvoir. A cet effet, Moussa Tchangari, Secrétaire général Alternative Espaces Citoyens, relève «la pression forte exercée par les tenants de certains courants religieux pour empêcher l’adoption de textes de loi consacrant l’égalité de sexes (…) Les fondamentalistes rejettent pratiquement tous les instruments juridiques relatifs aux droits des femmes; car, ils considèrent que ces instruments ne se fondent pas sur les principes et valeurs de la religion et qu’ils sont le fruit de l’influence occidentale». Ces milieux religieux ont une influence aujourd’hui énorme au Niger, avec la montée du salafisme et son influence sur les milieux politiques.

Abdoulaye Abdourahamane Ahamadou

Journaliste Actu-Niger

(Avec le soutien de l’Institut Panos Afrique de l’Ouest)